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La politique canadienne d'immigration du 19e au 21e siècle


Atlasocio.com | Publié le 27/06/2017

 

© William James Topley | Bibliothèque et Archives Canada, PA-010401
 Des immigrants galiciens vers 1911.

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Passant d'une immigration de colonisation et d'exploration au cours du 19e siècle à une immigration économique à la fin du 20e siècle, la société canadienne semble aujourd'hui tiraillée entre les objectifs économiques et les questions identitaires.

L'accroissement naturel comme principal facteur de la croissance démographique (1851-1999)

▶ LIRE:  Canada: résultats du recensement de 2016

Selon plusieurs ouvrages historiques [1], l'âge d'or de l'immigration canadienne concernerait les décennies suivant l’entrée en vigueur de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique en 1867, permettant au Canada d'obtenir le statut de dominion. De l'indépendance du pays à la fin du 19e siècle, l'immigration canadienne passe d'une immigration de colonisation et d'exploration à une immigration politique et économique avec l'accueil des loyalistes américains ou bien encore des Irlandais fuyant la famine. Entre 1861 et 1901, la population augmente lentement de quelques millions de personnes, à un taux d'accroissement annuel moyen inférieur à 1,3% [2].

Tout au long de cette période, la croissance démographique est entièrement attribuable à l'accroissement naturel. En effet, le Canada enregistre alors un solde migratoire négatif, mais les flux des arrivées et des départs diffèrent selon les provinces : tandis que l'ouest du territoire voit s'installer dès 1880 de nombreux immigrants (principalement asiatiques) afin de travailler à la construction du Chemin de fer Canadien Pacifique, davantage de personnes quittent l'est du pays à destination des États-Unis. Entre 1840 et 1930, selon les estimations, le Québec perd environ un million d'habitants. Cet exode massif résulte de divers facteurs : les effets de la Longue Dépression (1873-1896), le manque de terres agricoles, et l'attrait économique que représentaient les usines américaines avec l'ouverture de plusieurs filatures de coton dans la Nouvelle-Angleterre voisine.


 Carte - Proportion de la population née à l'étranger par province et territoire du Canada en 1911.

Entre 1901 et 1921, la population augmente de près de 3% par an, en raison à la fois d'une fécondité est élevée (une femme ayant en moyenne près de cinq enfants) mais également d'un apport de plus de 1,2 million d'immigrants venus principalement d'Europe. Pour la seule année 1913, le Canada accueille 400 870 immigrants, un record inégalé dans l’histoire du pays [3]. Cependant, la récession économique de 1907-1908 provoque un premier sentiment d'hostilité à l'égard des immigrants et plus particulièrement des asiatiques installés sur la côte ouest. L'opinion publique pousse le gouvernement fédéral de l'époque à opter pour des mesures restrictives vis-à-vis des Japonais et des Indiens en particulier. Par la suite, la liste des étrangers « indésirables » s'étend à d'autres groupes ethniques – une loi met fin à l’immigration chinoise en 1923 [4] – tout en favorisant l'arrivée des étrangers « désirables » en provenance du Royaume-Uni et de l’Europe du Nord-Ouest en général. En plus de ce contrôle sélectif aux frontières, le Canada, moins attractif économiquement que les États-Unis, continue d'enregistrer un taux migratoire négatif.

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Et, si l'émigration des Canadiens s'affaiblit durant les années 1930, cet indicateur n'est pas pour autant synonyme de forte croissance démographique: entre 1931 et 1941 la baisse conjuguée des taux de fécondité et de migration engendre une croissance annuelle à peine supérieure à 1%, son plus bas niveau historique. Après la Deuxième Guerre mondiale (1945-1960), le taux d'accroissement annuel atteint 2,1% sous l'effet du baby-boom: de 2,6 enfants par femme en 1937, la fécondité passe à 3,9 enfants par femme à la fin des années 1950. En outre, l'immigration est soutenue pendant les années 1950. Ainsi, en 1957, le Canada accueille en 1957 plus de 282 000 immigrants dans le contexte de la révolution hongroise et de la crise du canal de Suez [5]. A partir des années 1960 l'accroissement naturel diminue progressivement. Le gouvernement fédéral anticipe la baisse prévisible de la main d'œuvre en remplaçant en 1966 le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration par celui du ministère du Travail et de l’Immigration. Le choix des termes employés n'est pas anodin et désormais, la force de travail laisse place aux qualifications des étrangers et ce, indépendamment de leur origine ethnique. De 1970 à 2000, le taux d'accroissement démographique est constant et légèrement supérieur à 1% par an.

Lorsque l'accroissement migratoire l'emporte sur l'accroissement naturel (2000-2017)

La suppression du système de sélection discriminatoire au cours des années 1960, puis l'assouplissement des lois sur l'immigration en 1976 dénotent tant une réorientation politique qu'une évolution de l'opinion publique, comme le souligne le professeur de civilisation nord-américaine Dominique Daniel: «Cette ouverture s’explique par des facteurs conjoncturels tels que de meilleures performances économiques et la crainte de l’émigration des cerveaux vers les États-Unis, mais aussi par des tendances fondamentales. Un consensus semble à nouveau émerger sur les bienfaits fondamentaux de l’immigration en matière d’emploi et de consommation, tandis que des études démontrent la faible incidence des modulations des flux sur la conjoncture. De plus, la crainte accrue du vieillissement de la population canadienne provoque un regain d’intérêt pour l’apport démographique de l’immigration» [6]. Mais le changement majeur de la politique d'immigration intervient en 1990 avec la publication d'un plan non plus annuel mais quinquennal, renforcé en 1995 par une volonté d'intégration inscrite sur le long terme: l'admission des nouveaux arrivants ne repose plus sur leurs diplômes mais sur leur potentiel.


 Carte - Proportion de la population née à l'étranger par province et territoire du Canada en 2011.

Aussi, les composantes ethniques des minorités visibles de la population canadienne s'en trouvent modifiées. En termes d'ascendance, avant les années 1970, l'immigration est principalement d'origine européenne : Royaume-Uni, Italie, Allemagne et Pays-Bas. Ainsi, en 2011, plus des trois quarts des immigrants (78,3%) qui ont déclaré être venus au Canada avant 1971 provenaient d'Europe. Une part qui continue à décroître au cours des périodes d'immigration subséquentes.

Personnes nées à l'étranger
(% population totale)

Rang État Année 2013
© Atlasocio.com
  Luxembourg 43,7%
  Suisse 28,3%
  Australie 27,7%
  Israël 22,6%
  Nouvelle-Zélande 22,4%
  Canada 20,0%
  Autriche 16,7%
  Irlande 16,4%
  Slovénie 16,1%
  Suède 16,0%
  Belgique 15,5%
  Norvège 13,9%
  Espagne 13,4%
  États-Unis 13,1%
  Allemagne 12,8%
  Royaume-Uni 12,3%
  France 12,0%
  Pays-Bas 11,6%
  Islande 11,5%
  Estonie 10,1%
  Italie 9,5%
  Danemark 8,5%
  Portugal 8,2%
  République tchèque 7,1%
  Finlande 5,6%
  Hongrie 4,5%
  Slovaquie 3,2%
  Chili 2,5%
  Mexique 0,8%
Source: Base de données sur les migrations internationales, OCDE.

En 2011, la population du Canada née à l'étranger compte 6.775.800 personnes, soit 20,6% de la population totale. Les trois principaux groupes sont les Sud-Asiatiques, les Chinois et les Noirs, totalisant 61,3% des minorités visibles. Selon les publications du gouvernement [7], 271.847 résidents permanents ont été admis au Canada en 2015, dont 50.846 originaires des Philippines, 39.530 d'Inde, 19.533 de Chine, 11.669 d'Iran, 11.330 du Pakistan, 9.853 de Syrie, 7.522 des États-Unis, 5.807 de France et 5.451 du Royaume-Uni, pour ne citer que les 10 premiers.

Pragmatisme économique et valeurs humanistes face au repli identitaire

Depuis l'élection du premier ministre Justin Trudeau le 4 novembre 2015, le chiffre de 300.000 personnes accueillies au Canada chaque année est devenu la norme, avec une majorité à titre d'immigrants économiques. Une politique défendue par le ministre de l'Immigration John McCallum pour qui «l'immigration joue un rôle important dans le maintien de la compétitivité du Canada dans l'économie mondiale». Certes, l'objectif est avant tout de pallier au vieillissement de la population – les départs à la retraite sont désormais bien supérieurs à l'arrivée des jeunes canadiens sur le marché du travail – mais le Canada ne ferme pas pour autant ses frontières aux réfugiés des divers conflits armés: environ 40.000 Syriens ont été accueillis entre novembre 2015 et décembre 2016.

▶ LIRE:  Réfugiés syriens: quels États les accueillent?

Les enjeux économiques et humanitaires d'une telle politique d'immigration soulèvent des questionnements liés à la notion d'identité. Quelles en seront les répercussions démographiques, diplomatiques, culturelles ou bien encore linguistiques? Dominique Daniel pointe les inquiétudes de la société canadienne contemporaine: «Plus que jamais, et alors que le Canada reste le seul pays à assurer une politique aussi active de recrutement et d’accueil des immigrants, le dilemme de cette politique est manifeste: elle doit maintenir un niveau élevé d’admissions – jugé nécessaire pour l’avenir économique et démographique du pays – tout en préservant l’équilibre culturel et identitaire national – équilibre tout aussi nécessaire pour l’avenir de la mosaïque canadienne» [8].


 Comparaison entre différents pays: "Les réfugiés sont-ils un fardeau?"

Et, en analysant différents sondages de ces dernières années, si la majorité des sondés reste favorable à l'accueil des réfugiés syriens (60% en février 2017), l'opinion publique canadienne semble toutefois de plus en plus réticente à l'égard des nouveaux arrivants. En septembre 2010, 46% des Canadiens interrogés déclarent que l'immigration a un impact sociétal négatif, soit une hausse de 5% par rapport à août 2009 [9]. Les provinces les plus tolérantes sont la Colombie-Britannique et le Québec avec respectivement 44% et 42% des enquêtés qui perçoivent l'immigration de façon positive ; les provinces les plus hostiles sont l'Alberta et l'Ontario où 56% et 55% des enquêtés estiment que l'immigration a un effet négatif. Une appréhension sociétale comparable à d'autres États occidentaux, actuellement en proie à une nette progression des idéologies d'extrême droite, dont la théorie du Grand remplacement [10].


 Graphique - Les Canadiens et la question de l'immigration.

L'éventualité d'un repli identitaire a été évoquée en 2014 dans un rapport de l'US National Academies of Science par la sociologue Irene Bloemraad, dont les travaux de recherche portent sur les liens entre l’immigration, le système politique et les identités nationales [11]. Bloemraad souligne tout d'abord les trois points forts de la politique d'immigration du Canada en matière d'attractivité et surtout d'intégration. Premièrement, les partenariats entre les programmes fédéraux/provinciaux/municipaux et les organismes communautaires établissent un lien entre les immigrants et leurs nouvelles communautés, tout en favorisant les opportunités économiques. Deuxièmement, l'approche multiculturaliste du gouvernement fédéral dans son dialogue national opère une perception positive de l'immigration au sein de l'opinion publique. Troisièmement, la facilité pour les immigrants d'obtenir la citoyenneté et la résidence permanente conforte l'envie de s'intégrer et le souhait d'acquérir la nationalité canadienne. Néanmoins, Bloemraad conclut que l'augmentation du nombre des travailleurs étrangers temporaires (500.000 en 2014), sans perspective d'avenir à long terme, risque d'engendrer des tensions politico-sociales similaires à celles rencontrées aux États-Unis ou en Europe.


Notes et références

  1. [1] Cf. N. Kelley et M. Trebilcock, The Making of the Mosaic. A History of Canadian Immigration Policy, Toronto, University of Toronto Press, 1998 ; V. Knowles, Strangers at our Gates. Canadian Immigration and Immigration Policy, 1540-1997, Toronto, Dundurn Press, 1997.
  2. [2] Cf. "La croissance démographique du Canada : de 1851 à 2061", Statistique Canada, n°98-310-X2011003 au catalogue, février 2012.
  3. [3] « Le record de 1913 », GrandQuebec.com, URL, consulté le 02/06/2017.
  4. [4] La loi de l'immigration chinoise de 1923 (Chinese Immigration Act ou « loi d'exclusion des Chinois ») est une loi votée par le gouvernement canadien afin d'interdire la plupart des formes d'immigration de ressortissants chinois vers le Canada. L'abrogation de la loi est prononcée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le 14 mai 1947, suite à la prise en considération de l'opinion publique et politique du rôle joué par les soldats sino-canadiens et sino-américains pendant le conflit.
  5. [5] « Croissance démographique: l'accroissement migratoire l'emporte sur l'accroissement naturel », Statistique Canada, le 03/03/2017. URL, consulté le 03/06/2017.
  6. [6] D. Daniel, « Une autre nation d'immigrants. La politique d'immigration du Canada au 20e siècle », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 77, n°1, 2003, p. 45.
  7. [7] Site officiel des Publications du gouvernement du Canada (publications.gc.ca).
  8. [8] D. Daniel, « Une autre nation d'immigrants. La politique d'immigration du Canada au 20e siècle », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 77, n°1, 2003, p. 46.
  9. [9] Sondage Angus Reid/Opinion publique mené au début du mois de septembre 2010.
  10. [10] Selon la théorie conspirationniste du grand remplacement, il existerait un processus de substitution de population sur le territoire français métropolitain - soutenu par les élites politiques, intellectuelles et médiatiques - dans lequel le peuplement européen de type caucasien serait remplacé par une population originaire d'Afrique. Les arguments démographiques ou culturels de cette thèse, introduite par Renaud Camus et faisant écho à la théorie anglo-saxonne d'Eurabia, sont réfutés par la grande majorité des spécialistes.
  11. [11] Cf. I. Bloemraad, Becoming a Citizen: Incorporating Immigrants and Refugees in the United States and Canada, Berkeley, University of California Press, 2006 ; K. Voss et I. Bloemraad, Rallying for Immigrant Rights: The Fight for Inclusion in 21st Century America, Berkeley, University of California Press, 2011 ; S.K. Ramakrishnan et I. Bloemraad, Civic Hopes and Political Realities: Immigrants, Community Organizations, and Political Engagement, New York, Russell Sage Foundation Press, 2008.

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