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Brésil: lorsque les conditions de vie urbaine sont révélatrices des inégalités socio-régionales


Atlasocio.com | Publié le 27/12/2016

 

© Rosino | Flickr
Baie de Botafogo, Rio de Janeiro, 2011.

Une étude menée par l’Institut national de science et technologie du Brésil, en collaboration avec l'Université fédérale de Rio de Janeiro, a publié les résultats relatifs aux conditions de vie des 5.565 municipalités brésiliennes, révélant par la même occasion des inégalités socio-géographiques.

Afin d'offrir un outil relativement fiable pour l'évaluation et/ou la mise en oeuvre des politiques urbaines, l'Observatoire des Métropoles de l’Institut national de science et technologie (INST) du Brésil a théorisé un Indice de bien-être urbain (IBEU-Municipal). Cet indice prend en compte cinq domaines spécifiques: la mobilité urbaine, les conditions environnementales, les conditions de logement, les services publics, les infrastructures publiques.

▶ LIRE :  Fiche du Brésil

Une étude portant sur les 5 565 municipalités du Brésil

A la lecture des résultats[1], sur les 5.565 municipalités que compte le Brésil, 6 présentent de très mauvaises conditions de vie tandis que 273 offrent un très bon état de bien-être urbain. Mais cet apparent bon résultat est à relativiser, ces 273 villes correspondant à seulement 4,9% du total des municipalités brésiliennes. Il y a 1.068 communes (19,2%) avec de mauvaises conditions de vie, 2.298 (41,3%) avec des conditions de vie moyennes, et 1.920 (34,5%) avec de bonnes conditions de bien-être en milieu urbain.


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 Répartition du bien-être urbain des 5.565 villes du Brésil en 2010.

L'État de São Paulo domine le haut du classement en termes de qualité de vie avec neuf villes figurant parmi les 10 premières du classement et 84 dans le top 100. Buritizal décroche la première place, suivie de plusieurs autres municipalités de l’État São Paulo: Santa Salete, Taquaral, Dirce Reis, Santana da Ponte Pensa, Fernão, Águas de São Pedro, et Pompéia.

Indice de Bien-être urbain au Brésil
Source: Instituto Nacional de Ciência e Tecnologia do Brasil, 2016

Les 10 villes les plus agréables
(rang, ville, État)
Les 10 villes les moins agréables
(rang, ville, État)
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01. Buritizal (São Paulo) 5556. Tonantins (Amazonas)
02. Santa Salete (São Paulo) 5557. Conceição do Lago-Açu (Maranhão)
03. Taquaral (São Paulo) 5558. Santo Antônio do Içá (Amazonas)
04. Dirce Reis (São Paulo) 5559. Tartarugalzinho (Amapá)
05. Santana da Ponte Pensa (São Paulo) 5560. Pedra Branca do Amapari (Amapá)
06. Fernão (São Paulo) 5561. Amaturá (Amazonas)
07. Águas de São Pedro (São Paulo) 5562. Marituba (Pará)
08. Pompéia (São Paulo) 5563. Pacajá (Pará)
09. Antônio Prado de Minas (Minas Gerais) 5564. Vitória do Xingu (Pará)
10. Votuporanga (São Paulo) 5565. Presidente Sarney (Maranhão)
A noter que la présente étude, publiée en 2016, repose sur les résultats obtenus lors du recensement de 2010.

Seule surprise, aucune des municipalités de l'État de Rio de Janeiro ne figure parmi les 100 premières. Cependant, si l’on se réfère au classement des 27 capitales des États du Brésil par Indice de bien-être urbain, Rio de Janeiro est à la huitième place, devant São Paulo (12ème). Les quatre capitales qui obtiennent de bonnes conditions de vie urbaine sont Vitória (État de l'Espírito Santo), Goiânia (État de Goiás), Curitiba (État du Paraná) et Belo Horizonte (État du Minas Gerais). Selon l'INST, les capitales fédérales du bas de classement sont Rio Branco (État de l'Acre), Manaus (État de l'Amazonas), Belém (État du Pará), Porto Velho (État du Rondônia) et Macapá (État de l'Amapá). Ces cinq capitales aux mauvaises conditions de vie sont toutes situées dans la région Nord du Brésil. Parmi les 10 villes offrant des conditions de vie moyennes, 8 d'entre elles sont situées dans le Nord-est.

Classement des capitales fédérales du Brésil
selon l'indice de Bien-être urbain
Source: Instituto Nacional de Ciência e Tecnologia do Brasil, 2016

Rang Capitale fédérale Indice de Bien-être
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  Vitória 0,900
  Goiânia 0,874
  Curitiba 0,874
  Belo Horizonte 0,862
  Porto Alegre 0,850
  Campo Grande 0,827
  Aracaju 0,821
  Rio de Janeiro 0,819
  Florianópolis 0,816
  Brasília 0,813
  Palmas 0,813
  São Paulo 0,812
  João Pessoa 0,799
  Fortaleza 0,782
  Recife 0,776
  Salvador 0,772
  Cuiabá 0,770
  Natal 0,738
  Boa Vista 0,725
  Teresina 0,722
  Maceió 0,704
  São Luís 0,700
  Rio Branco 0,697
  Manaus 0,690
  Belém 0,659
  Porto Velho 0,654
  Macapá 0,641
Indice de Bien-être urbain établi par l'INST: Très mauvais (< 0,500) ; Mauvais (0,500 - 0,700) ; Moyen (0,700 - 0,800) ; Bon (0,800 - 0,900) ; Très bon (> 0,900)
Aucune capitale fédérale du Brésil n'obtient un indice "Très mauvais" ou "Très bon". A noter que la présente étude, publiée en 2016, repose sur les résultats obtenus lors du recensement de 2010.

Les États du Nord-est et du Nord sont les plus en difficulté, l’étude révélant que parmi les 100 dernières villes du classement en termes de bien-être urbain, plus de 70% d’entre elles proviennent seulement de deux États: Pará (41%) et Maranhão (32%).

Des inégalités régionales flagrantes

Dans une perspective d’analyse comparative, Marcelo Ribeiro, professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro et directeur de recherche de l’étude, note des inégalités régionales flagrantes qui caractérisent sociétalement le Brésil: «Les municipalités qui offrent les meilleures conditions sont celles du Sud-est et du Sud, et quelques-unes du centre du pays. Les pires résultats proviennent en général du Nord et du Nord-est, mais également du centre du pays, une zone de transition».


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 Cartes du Bien-être urbain par Etat fédéral au Brésil en 2010.

Les 100 premières municipalités, toutes situées dans les régions du Sud-est et du Sud du Brésil, ont obtenu une note supérieure à la moyenne dans les cinq domaines analysés. Toutefois, l'étude insiste sur le fait que seulement douze des cent premières municipalités ont une population supérieure à cent mille habitants, la plus peuplée étant Sao José do Rio Preto dans l’État de São Paulo avec 408.435 habitants, 24 villes ont des populations comprises entre 20.000 et 100.000 habitants, et 64 villes ont moins de 20.000 habitants. L’INST tire la conclusion suivante: «les meilleures conditions de bien-être urbain sont réunies dans des villes de petite ou moyenne taille et ne sont, par conséquent, pas inhérentes aux grandes villes, ni aux métropoles».

Cependant, parmi les 100 villes qui présentent les conditions de vie urbaine les plus défavorables, seules 5 d’entre elles ont plus de 100.000 habitants, 48 ont entre 20.000 et 100.000 habitants et 47 ont moins de 20 000 habitants. Il apparait alors délicat de conclure que les meilleures conditions de vie concernent en premier lieu les villes de taille moyenne. Cela démontre avant tout que les villes des régions défavorisées du Nord et Nord-est du Brésil ne peuvent être comparées aux villes de taille équivalente situées dans des régions plus riches comme le Sud-est et le Sud du pays. De plus, toujours selon la même étude, «le principal problème des municipalités est l'infrastructure (pavage, trottoirs, éclairage public), suivi par les services d’assainissement publics (eaux usées, collecte des ordures)». Aussi, de nombreux Brésiliens issus des classes sociales supérieures sollicitent le secteur privé et ce, dans tous les domaines de la vie urbaine tels que l’accès aux hôpitaux privés ou la construction de résidences surveillées.

L'influence croissante du secteur privé: des hôpitaux aux résidences surveillées

Malgré les efforts gouvernementaux, les hôpitaux publics manquent cruellement d'équipement et de personnel, engendrant des délais d'attente conséquents. Face à cette situation préoccupante, le ministère des Affaires étrangères français déconseille par ailleurs à ses ressortissants de se faire soigner dans les hôpitaux publics brésiliens[2]. Aussi, le secteur de santé privé brésilien est en pleine croissance et propose des soins de qualité équivalente, voire supérieure à celle des pays développés. Cependant, cette médecine privée, souvent plus coûteuse qu’aux États-Unis, demeure inaccessible aux classes populaires.

Les résidences surveillées du Brésil sont également emblématiques de la séparation spatiale entre les différentes catégories socio-professionnelles. Le premier quartier privé à grande échelle de ce type, Alphaville, a été réalisé dans les années 1970 dans la région métropolitaine de São Paulo, plus précisément à Barueri et Santana de Parnaíba[3]. Situé à 23 km de São Paulo, le site d'Alphaville accueille 2.300 entreprises, 11 écoles et universités, 33 zones fermées et plus de 20.000 résidences. Ces condomínios fechados (enceintes fermées) opèrent une classification sociale en leur sein même: plus le numéro est élevé et moins les revenus des ménages le sont[4]. Tout visiteur doit décliner son identité auprès de gardiens lourdement armés, tandis que les résidents passent obligatoirement par des portails de contrôles automatisés (lecture optique, digitale). Une route à péage, surveillée nuit et jour par plus de 1 100 officiers d'une société de sécurité privée, a été spécialement construite pour les résidents d'Alphaville qui se rendent à destination de São Paulo pour y travailler ou étudier. Et, lorsqu'une nouvelle copropriété résidentielle de ce type est développée, des sociétés spécialisées réalisent l'ensemble des travaux d'infrastructure de base[5]: câblage (électrique, téléphonique et Internet), conduites hydrauliques (eau et égouts), aménagements paysagers et jardinage, éclairage et pavage des rues/avenues intérieures, mur de séparation et clôtures de sécurité, soutien logistique des bâtiments pour la sécurité, etc. Dans la plupart des cas, un club sportif pour les résidents est également construit (football, golf, tennis, pistes cyclables, sauna, piscines, salles de bal, restaurants, etc.).


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 A gauche: Carte PIB par habitant au Brésil en 2012.
A droite: Carte de l'espérance de vie au Brésil en 2014.

▶ VOIR : Cartes du Brésil

Dans ces quartiers aisés, où le revenu moyen mensuel par ménage est souvent vingt fois plus élevé que le salaire minimum au Brésil, tous les indicateurs y sont logiquement bien meilleurs qu'ailleurs avec un faible taux d'homicide volontaire et une espérance de vie élevée. Le phénomène des résidences surveillées ne cesse de se développer à travers le monde: au Brésil, aux États-Unis, en Afrique du Sud, mais aussi en France, notamment dans la ville de Marseille qui comptait 1.500 lotissements clôturés et surveillés par des caméras en 2013[6].

La corrélation parait évidente entre inégalités de revenu, délinquance, et développement de ces quartiers fermés où la recherche de l'entre soi dans un cadre sécurisé et l'affirmation d'un statut social élevé prédominent. Par conséquent, si les infrastructures et les services publics peuvent en partie déterminer l’indice de bien-être urbain, il convient de ne pas négliger dans l'analyse l'influence du secteur privé ainsi que l’ensemble du capital socio-économique des habitants en zone urbaine, souvent révélateurs d'inégalités sociales bien plus importantes. Toutefois, ces séparations spatiales «apparaissent plus comme une réponse à la dilution du lien social dans les villes qu’une cause de cette dilution»[7], soit un constat d'échec du politique lorsqu'il s'agit d'oeuvrer à la cohésion sociale.


Notes et références bibliographiques

  1. [1] "Ibeu municipal índice de bem-estar urbano dos municípios brasileiros", Observatório das Metrópoles, Instituto Nacional de Ciência e Tecnologia, 2016. A noter que la présente étude repose sur les résultats obtenus lors du recensement de 2010.
  2. [2] «A Rio, la médecine privée, en raison du bon niveau technique des praticiens, propose des soins de qualité équivalente, voire supérieure à celle des pays développés. La qualité des soins est en revanche plus problématique dans le secteur public qui souffre de carences en matériel et équipements et d’un engorgement chronique. […] A Sao Paulo, tous les soins, dont la qualité est de niveau européen, peuvent être prodigués sur place. Les hôpitaux publics sont cependant déconseillés. Le secteur privé est de très haute qualité mais cher.» (Cf. Santé, Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, décembre 2013. URL, consulté le 22/12/2016.
  3. [3] En 1973, une parcelle de 500 hectares achetée à Barueri, Fazenda Tamboré, a donné naissance à l'un des quartiers les plus célèbres du Brésil: Alphaville. Aujourd'hui, ce quartier sous haute surveillance est l'un des plus grands centres industriels et commerciaux de l'Etat de São Paulo et génère la plupart des impôts de la ville éponyme. Cf. Historico, Institucional, Alphaville.com, URL, consulté le 22/12/2016.
  4. [4]  Jacques Denis, «Alphaville Favela fric», Libération, le 27/04/2012.
  5. [5] Cf. Teresa Pires do Rio Caldeira, "City of Walls: Crime, Segregation, and Citizenship in São Paulo", thèse de Doctorat en Philosophie et en Anthropologie, Université de Californie à Berkeley, 1992.
  6. [6] « Marseille: le boom des résidences sécurisées», francetvinfo.fr, le 18.11.2013, URL, consulté le 23/12/2016.
  7. [7]  Patrick Le Guirriec, «Les condominios brésiliens : des territoires politiques sans peuple», Articulo - Journal of Urban Research, 2012. URL, consulté le 23/12/2016.

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