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Modération des commentaires: Censure ou nécessité?


Atlasocio.com | Publié le 16/11/2015
Par Camille Gillet

 

© Judith K. | Flickr


CAMILLE GILLET est rédactrice Web, blogueuse, et conseillère en ligne éditoriale. Elle est fondatrice du site PressEnter.fr

Sur les réseaux sociaux, la question de la modération des commentaires est un sujet récurrent: censure dictatoriale ou nécessité absolue de préserver un climat propice aux échanges jugés «acceptables»? Vivant cette thématique au quotidien, une rédactrice web s’interroge sur les rapports de domination dans le secteur de la communication. Qui fixe «la norme» et sur quels critères?

À l'origine de cet article, un autre [1], où l'on apprend que la fermeture des commentaires sur les sites d'information est de plus en plus pratiquée. La raison principale mise en avant étant le risque des débats qui débordent. Et les sujets dits «sensibles» ne manquent pas: propos racistes, insultes, trolling basique, orthographe malmenée etc.

Oui, mais pas seulement. Parce qu'on y trouve aussi des idées intéressantes. La preuve: c’est en commentant un article que je me suis retrouvée à me pencher plus longuement sur la question. Ce que j'ai écrit a interpellé quelqu'un: alors que mon commentaire dénonçait ce que j'apparente à de la censure, un autre internaute m'a soutenu tout l'inverse.

À quoi sert Internet?

Dans mon intervention, j'ai sous-entendu que modérer/fermer les commentaires était une pratique aux antipodes d'Internet. Mais avant de vouloir entrer dans le débat de la pertinence de la modération, il convient de se souvenir de la principale fonction de ce réseau mondial: la communication à l’échelle globale.


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 Carte des utilisateurs d'Internet (%) en 2014.

Entreprendre ici un historique de la création de la toile serait fastidieux. Retenons simplement qu’Internet a été un réseau militaire créé en pleine Guerre Froide [2], avant de se démocratiser pour devenir une formidable encyclopédie mondiale, le téléphone et le minitel en mieux, une merveilleuse Agora où le Français pourrait converser avec le Néo-zélandais.

Une communication dans les deux sens, vraiment?

Sur la définition de la communication, le Larousse propose différentes lectures: la notion de transmission, celle de mise en relation, d'établissement de lien, d'information. Bref, une idée principale ressort: transmettre quelque chose.

Sur Internet, les journaux papiers et la télévision communiquent avec le grand public. Certes, mais de façon unilatérale. Car dans le monde matériel, froisser son canard ou insulter sa télévision n’établit pas de discussion entre les acteurs. Le citoyen est seul face à l'information, sans la possibilité de réagir.

▶ Lire: Les technologies de l’information et de la communication au service de la "glocalisation"

Et c'est là qu'Internet ouvre un véritable champ des possibles, notamment en établissant une mise en relation entre tous, et en permettant à l' «élite», comme au «peuple», de se «parler». Le fait qu’un grand quotidien écrive un billet auquel n’importe quel(le) citoyen(ne) peut répondre est une révolution. Pour la première fois, la cible de la communication peut enfin réagir! Et elle peut évidemment le faire au travers d'un autre billet de blog, et plus encore au travers de commentaires sur les pages Web ou sur les réseaux sociaux.

Fermer les commentaires, c'est couper le droit de réponse

Il est malheureux de constater qu’à l’heure où le Web est investi par les «élites» (qui consentent enfin à surfer sur la toile), Internet se retrouve de plus en plus amputé de sa principale fonction. Soudainement, parce que les gouvernements, la presse, les entreprises, etc. décident de se mettre enfin «à la page», le droit de réponse est remis en question.

Pour comprendre mon indignation, imaginez un instant que vous soyez dans la rue en train de discuter avec un inconnu à propos d'une réforme, ou d'une nouvelle, et que d'un coup, un policier vous arrête en disant: «Veuillez vous taire, nous n'autorisons plus les commentaires en place publique». Admettez que vous en resteriez pantois, et même plutôt choqués! Votre premier réflexe serait de vous dire que la liberté de parole est fondamentale, non? Eh bien les commentaires, c'est pareil!

Sauf que la liberté d'expression est encadrée par la Loi

En effet, les propos homophobes, xénophobes, ou incitant à la haine sont condamnables. Un commentaire type tel que «Sale fils de p*** d’étranger qui nous vole notre travail» devrait être sanctionné théoriquement. «Théoriquement», car certains politiques ne se privent pas d’émettre des commentaires racistes et discriminatoires depuis des années, sans qu’aucune réelle sanction ne soit appliquée.

S’il est sain de vouloir protéger les gens en interdisant les dérives et les insultes gratuites, la modération des commentaires peut être salvatrice. C'était du moins la ligne de réponse de mon détracteur. Mais je rebondis tout de même sur cette idée.

Sous couvert de la bonne entente: la Police de la Pensée

Le terme est lâché: Police de la Pensée, référence au livre 1984 [3]. Car, fermer les commentaires, c’est empêcher toute contestation, opinion, débat, possibles. La «modération», même dans une démarche citoyenne du «mieux vivre ensemble», c’est entamer un début de dérive totalitaire.


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 La liberté de la presse dans le monde en 2015.

En effet, qu'est-ce qui prouve que seuls les commentaires délictueux sont censurés et que la «modération» ne tombe pas également sur des commentaires pertinents, sans insulte, mais profondément dérangeant pour le média exposé ? Comment le vérifier puisque, dans le meilleur des cas, on verra apparaître la mention «ce commentaire a été modéré/supprimé»? Pragmatiquement, modérer les commentaires, c’est aussi se retrouver avec une discussion «à trous», qu'un internaute passant après le couperet ne pourrait plus comprendre.

La Démocratie ne sélectionne pas ses débats

C'est d'ailleurs pour cette raison que des partis comme le Front National sont autorisés à tenir des meetings, au nom de la démocratie. Certes, il peut être dangereux de laisser la parole à tout le monde. Mais lire/entendre de tout permet aussi d'affiner sa propre opinion. Si demain la communication sur Internet ne se fait plus que dans un seul sens, vous, moi, nous, n'aurions plus à penser. Inutile de s'insurger puisque de toute façon on ne pourra plus le partager. Instinctivement, nous nous dirigerons vers de l’auto-censure.

Vouloir interdire ce qui est «dangereux» ou «nocif», c'est entamer la longue route du fascisme au sens premier du terme, et donc, de la dictature. A trop vouloir un monde parfait (ou un «meilleur des mondes» [4]), on vise l'utopie. Et l'utopie ne souffre ni d’individualité, ni de différence, ni d’opposition. Le rêve de la perfection n’a-t-elle pas toujours été à l’origine des régimes autoritaires?

Mon détracteur disait qu'il était essentiel de ne garder QUE les commentaires construits et constructifs, pour «élever les débats» [5]. Mais qui va se charger de cette évaluation, et sur quels critères ? Écarter des idées revient à les censurer, à ne sélectionner que ce qui arrange le modérateur.

Quel avenir pour la communication globale?

Dernier point, il ne faut pas oublier un des intérêts premiers des commentaires: il n'y a pas que l'auteur de l'article et celui qui le commente qui échangent. Tous les autres internautes lisant ce même commentaire sont susceptibles d'y répondre. Se crée donc une interconnexion globale où d’autres discussions s’y développent en parallèle. Interdire les commentaires, c’est empêcher «les idées» de se rencontrer et de débattre entre elles.

L’avenir semble pourtant pessimiste. Avec la fermeture ou la modération des commentaires, le Web deviendra «étroit», aux contenus de plus en plus contrôlés. Certains argumenteront en affirmant que l'on pourra toujours réagir à des articles par d'autres articles. Mais tout le monde n'a pas de blog ou de site Internet pour le faire, car nécessitant du temps, de la patience et de la volonté pour entamer une telle démarche.

La prise de parole et d'opinion est une véritable démarche citoyenne et intellectuelle. Même pour dire des choses « futiles ». Écrire un commentaire haineux et stupide sera toujours plus «productif» (sociologiquement parlant) qu'un simple «like» sur Facebook [6]. L’acteur en question aura fait quelque chose qui l'implique un minimum.

Si Internet se ferme à l'internaute, il deviendra uniquement un gigantesque média d’Élites et d'annonceurs, où seuls les administrateurs et propriétaires de sites pourront librement s'exprimer. Quant au «citoyen moyen», se sentira-t-il libre pour autant?


Notes et références

  1. [1] «Internet: la fin des commentaires», Slate.fr, le 24/10/2015
  2. [2] ARPANET, considéré comme ancêtre de l'Internet compte tenu de son mode de fonctionnement, a été développé en 1969 aux États-Unis (Tristan Gaston-Breton, « Arpanet, le monde en réseau », Les Échos, le 04.08.2012). Le réseau passe ensuite sous la responsabilité de la Defense Communications Agency (département de la Défense) en 1975, restreint à une utilisation non commerciale et axé sur la recherche.
  3. [3] George Orwell, 1984, publié en 1949.
  4. [4] Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, publié en 1932.
  5. [5] Autre solution que la censure, celle au contraire de mettre en lumière la montée des propos xénophobes. Ainsi le quotidien Nord Littoral, basé à Calais, a décidé de publier une partie des commentaires les plus haineux afin de les dénoncer («Haine sur Facebook: Nord Littoral dévoile l’identité d’internautes ayant tenu des propos inqualifiables», nordlittoral.fr, le 09/11/2015). Ce "mur de la honte", reprend la démarche entreprise en octobre 2015 par le quotidien allemand Bild, qui avait publié les commentaires anti-étrangers parus sur sa page Facebook en mentionnant l’identité des auteurs.
  6. [6] «(…) dans le même temps Facebook, sous des pressions juridiques notamment, va réduire le spectre des commentaires et des réactions qu’il accepte» alors que «l’objet du réseau social est de promouvoir l’interactivité» («Internet: la fin des commentaires», Slate.fr, le 24/10/2015).

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