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L’Amérique ou les Amériques ? Des frontières humaines et non géographiques


Atlasocio.com | Publié le 02/11/2016

 

Dit-on l’Amérique ou les Amériques ? Quelle est la différence entre l’Amérique du Sud et l’Amérique latine ? Les Caraïbes comprennent-elles les Antilles ou est-ce l’inverse ? Des questions simples en termes géographiques mais qui, au travers d’une lecture socio-historique, se complexifient rapidement.

 Carte de l'Amérique latine. © Atlasocio.com

Quand le terme America désignait uniquement l’Amérique du Sud

Le terme « Amérique » provient du prénom du navigateur florentin Amerigo Vespucci (1454-1512), premier européen à suggérer que les terres découvertes par Christophe Colomb en 1492 ne sont pas les « Indes orientales » mais un nouveau continent, inconnu des Européens.

▶ VOIR : Classements des continents par superficie

Cependant, c’est au cartographe Martin Waldseemüller que l’on doit le passage à la postérité du mot America, qui apparait la toute première fois sur une carte figurant au sein de l’ouvrage Cosmographiæ Introductio [1], publié le 25 avril 1507. Le continent américain est alors représenté comme suit: les Caraïbes, puis l’Amérique du Nord séparée de l’Amérique du Sud par un détroit. La partie Sud de l’Amérique latine actuelle est désignée par le nouveau terme d’« America »… plutôt que celui de « Colomb ». Un choix qui peut paraître aujourd’hui surprenant, mais que les historiens ont recontextualisé : les voyages de Vespucci [2] bénéficiaient tout simplement à l’époque d’une plus grande notoriété.

 L’Universalis cosmographia secundum Phtolomaei traditionem et Americi Vespucii aliorumque lustrationes, connue sous le nom de « planisphère de Waldseemüller », est la mappemonde établie en 1507 par le Gymnasium Vosagense de Saint-Dié sous la direction de Waldseemüller. Figurent en son centre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. La nouveauté réside à gauche du document où apparaissent des terres, cette fois-ci non rattachées au continent asiatique. Cette quatrième partie du monde contredit les assertions de Christophe Colomb qui, en 1492, croyait avoir découvert la route des Indes. Apparaissant pour la première fois, le mot « America » est placé au Sud de l’Amérique latine. © Public domain

Ainsi, au fur et à mesure de l’avancée de la colonisation européenne, et donc de la découverte progressive de nouvelles terres confirmant l’existence d’un seul et même continent, les « Amériques » deviennent progressivement l’« Amérique ».

Amérique du Sud et Amérique latine : deux aires qui se confondent partiellement

L'Amérique du Sud se réfère à une entité géographique stricto sensu : c’est la partie méridionale du continent américain, allant du Chili et de l'Argentine au Sud jusqu'à la Colombie et le Venezuela au Nord. Toujours en termes géographiques, ce sous-continent détient plusieurs records et abrite notamment : le fleuve au débit le plus élevé de la planète (l’Amazone), la plus longue chaîne de montagnes du monde (la cordillère des Andes avec ses 7 100 km), l’un des déserts les plus arides (l’Atacama au nord du Chili), ou bien encore le peuplement continu le plus austral du monde (le village chilien de Puerto Toro, peuplé de 15 hab. en 2013).

 Carte indiquant la différence des aires géographiques entre “Amérique du Sud” et “Amérique latine”. © Wikipédia

L’Amérique latine désigne quant à elle une entité linguistique: c’est la partie comprenant les États du continent américain où l’on parle principalement des langues latines (espagnol, portugais et français). La définition la plus fréquente de l’Amérique latine retient uniquement les dix-huit États hispanophones, ainsi que le Brésil, seul État lusitanophone du continent. Bien que le français (Guyane, Haïti, Martinique, Guadeloupe) soit également une langue dérivée du latin, elle n’est que rarement retenue pour définir l’Amérique latine. Précisons en outre que les régions francophones d’Amérique du Nord (Québec, Acadie…) en sont toujours exclues.

Ainsi, l'Amérique latine est un ensemble bien plus vaste puisqu'elle rassemble l'Amérique du Sud proprement dite (exceptés le Guyana anglophone et le Suriname néerlandophone), le sud de l’Amérique du Nord (Mexique), l'Amérique centrale (excepté le Belize anglophone), ainsi que les Antilles latines (notamment Cuba, la République dominicaine et Porto Rico).

Pourtant, et contrairement à ce que son nom peut laisser supposer, l’Amérique latine possède une riche diversité ethnique et linguistique. Sont ainsi recensées les langues créoles, mais également 600 langues amérindiennes appartenant à plus de 115 familles linguistiques différentes. Les plus importantes en nombre de locuteurs sont le quechua (9,6 millions – Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou), le guarani (5 millions – Argentine, Bolivie, Brésil, Paraguay), l’aymara (2,2 millions – Bolivie, Pérou, Argentine, Chili), et le mapudungun (1 million – Chili, Argentine). Les langues amazoniennes sont nombreuses, mais plus limitées en locuteurs. Aujourd’hui, les langues amérindiennes sont majoritairement en voie d’extinction, en raison des exterminations perpétrées durant de la colonisation européenne d’une part, puis des interdictions et autres pratiques vexatoires visant à stigmatiser les cultures autochtones d’autre part.

L’Amérique du Nord

La désignation d’« Amérique du Nord » diffère également selon les aires socioculturelles. Généralement, il est admis que l’Amérique du Nord se compose du Canada, des États-Unis, du Mexique et du Groenland. Mais ce dernier, bien qu'appartenant géographiquement au sous-continent nord-américain, est souvent associé politiquement et culturellement à l'Europe [3]. Et ce n’est pas la définition proposée par les Nations unies (ONU), bien qu'étant la plus fidèle aux caractéristiques géographiques du sous-continent, qui vient simplifier la situation : « le continent de l'Amérique du Nord comprend l'Amérique septentrionale [Bermudes, Canada, États-Unis, Groenland et Saint-Pierre-et-Miquelon], les Caraïbes [Grandes et Petites Antilles] et l'Amérique centrale [dont le Mexique] » [4].

 L’Amérique du Nord selon le modèle français (à gauche) et anglo-saxon (à droite). © Wikipédia

Le modèle anglo-saxon, en incluant l'Amérique centrale et les Antilles à l'Amérique du Nord [5], semble trahir pour certains auteurs une motivation/volonté hégémonique : les États-Unis ont toujours considéré l’Amérique centrale et la zone Caraïbes comme leur « arrière-cour », n’hésitant pas à se débarrasser des gouvernements « hostiles » soit par la force, soit par voie « diplomatique » [6].

L’Amérique centrale et les Antilles

Les frontières géographiques/administratives de l’Amérique centrale varient elles aussi selon le contexte. La définition la plus courante réunit le Bélize, le Guatemala, le Honduras, le Salvador, le Nicaragua, le Costa Rica et le Panama. Mais, à l’instar des autres entités géographiques du continent américain, la définition de l’Amérique centrale n’est pas univoque. Pour l’ONU, l’Amérique centrale comprend les États précités mais également le Mexique.

Les «Caraïbes» comprennent l'arc antillais (Grandes Antilles et Petites Antilles), mais aussi la péninsule du Yucatán, la façade caraïbe de l'Amérique centrale, ainsi que les plaines côtières de Colombie, du Venezuela et le plateau des Guyanes. Parfois sont retenues, le sud de la Floride, les Bermudes et la Louisiane. Une « unité » que l’espace caraïbe doit à son histoire, marquée par l’ethnie amérindienne des Caraïbes, les sociétés esclavagistes ou bien encore la piraterie.

Des frontières géographiques claires, des frontières humaines qui le sont moins

Traditionnellement, le continent américain est désigné sous l'appellation « des Amériques », notamment en raison de ses caractéristiques géographiques. En effet, l'Amérique se compose de trois sous-continents : l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Mais ces interprétations sémantiques résultent également des héritages socio-historiques et des rapports géopolitiques : une Amérique du Nord anglo-saxonne protestante et capitaliste qui « s’oppose » à une Amérique latine catholique et aux aspirations révolutionnaires.

Par conséquent, si l’Amérique est clairement identifiée en termes géographiques comme étant un seul et unique continent, l’histoire, la culture et la géopolitique en complexifient la définition. Et ce n’est pas un cas isolé : il en va de même du supercontinent Afro-Eurasie (Afrique, Europe, Asie) dont les terres sont toutes reliées par des terres émergées, mais que les sociétés humaines s'acharnent à séparer par l’intermédiaire des nations et autres « identités » au sens large. Des divisions multiples et artificielles géographiquement qui perdurent donc au fil du temps : autrefois sur la base de critères raciaux, religieux puis étatiques, pour finalement muter en frontières économiques et/ou idéologiques.


Notes et références

  1. [1] Le titre complet est Cosmographiae introductio cum quibusdam geometriae ac astronomiae principiis ad eam rem necessariis. Cf. The Cosmographiæ introductio of Martin Waldseemüller in facsimile: followed by the Four voyages of Amerigo Vespucci, with their translation into English / to which are added Waldseemüller's two world maps of 1507, with an introduction by Prof. Joseph Fischer, S.J., and Prof. Franz von Wieser; ed. by Prof. Charles George Herbermann, PH. D, New York, The United States Catholic Historical Society, 1907.
  2. [2] Les écrits de Vespucci, ou publiés sous son nom, traitent principalement de ses voyages au Nouveau Monde. De nombreux historiens ont utilisé ces archives afin de déterminer les dates et les itinéraires des expéditions, bien qu’il soit difficile de discerner l'authentique de l'imaginaire. Cela a généré une longue controverse: Vespucci n’aurait accompli que deux voyages transocéaniques sur les six qui lui sont officiellement attribués. Selon Fernández-Armesto, il conviendrait plutôt de considérer ces œuvres comme relevant d’une littérature autobiographique/subjective, et non comme une source historique objective. (Cf. F. Fernández-Armesto, Amerigo: The Man Who Gave His Name to America, Random House Trade Paperbacks, 2007).
  3. [3] Le Groenland est effectivement un pays constitutif du Royaume du Danemark et donc, par extension, de l’Union européenne. Est ainsi démontré que les frontières politico-économiques relèguent souvent les frontières géographiques au second plan.
  4. [4] ONU, « Composition des régions macrogéographiques (continentales), composantes géographiques des régions et composition de groupements sélectionnés économiques et d'autres groupements », URL
  5. [5] Cf. la page Wikipédia anglophone s’y référant. URL, consulté le 12/06/2016.
  6. [6] Les rapports entre les Etats-Unis et le secteur caraïbe de l'Amérique Latine se caractérisent par « la constance des intérêts dont la grande puissance nord-américaine a ici poursuivi la recherche à travers une politique active d'intervention échelonnée du XIXe au XXe siècle ». La région des Caraïbes est en cela devenue une « zone de front dans le cadre des relations conflictuelles entre Nord et Sud du continent plutôt que de réaliser une vocation de pont ». Cf. Leslie F. Manigat, « Les États-Unis et le secteur caraïbe de l'Amérique latine », Revue française de science politique, 19ᵉ année, n°3, 1969. p. 645-683